Transcript de l’interview du Secrétaire de l'AETJ, Inc

M. Kensou Jean Louis sur le nouvelliste.

Publié le 27 avril 2015 sur Le Nouvelliste

Le Nouvelliste : Présentez-vous aux lecteurs du Nouvelliste (si l’on part du principe que c’est vous qui organisez le concours, même s’il est lancé sous l’égide de l’AETJ).

Kensou Jean-Louis : Je suis Kensou Jean-Louis chrétien et croyant…si vous me permettez cette redondance. Sinon je suis enseignant de littérature française à Montréal. J’ai fait mes études secondaires à Jacmel au Centre Culturel Alcibiade Pommayrac, mon baccalauréat français au Lycée Alexandre Dumas (Lycée français d’Haiti), mes études universitaires à la Sorbonne en France (Deug, Licence, maitrise et master ès Lettres) et à l’université de Montréal en sciences de l’éducation. Effectivement en tant que responsable de la partie culturelle de l’AETJ (Association des Enfants du Tabernacle de Jacmel) j’ai décidé de créer cette édition annuelle de concours littéraire dont les sujets seront toujours orientés vers le progrès et l’évolution des mentalités, tout en ayant à l’horizon de ma pensée la volonté de sortir les jacméliens, les haïtiens de leur tour d’Ivoire et de leurs « ghettos comportementaux ». L’expression est outrecuidante et le projet prométhéen, certes, mais je crois comme Jacques Roumain que « si l’on est d’un pays, si l’on y est né, comme qui dirait : natif-natal, on l’a dans les yeux, la peau, les mains, avec la chevelure de ses arbres, la chair de sa terre, les os de ses pierres, le sang de ses rivières, son ciel, sa saveur… » Par conséquent, même si les vagues du destin ont poussé notre navire loin des eaux de la mère patrie, cette terre chérie nous habitera toujours à défaut de l’habiter. Voilà pourquoi le devoir d’aider notre pays, malgré nos faibles moyens, s’est imposé à nous Zidor Jean Claude (président), Stanley Zéphir (vice-président), Jonès Maxi (directeur logistiques), Johnny Fils (directeur technique), Docteur Delatre Lolo, Ruth Drouillard Tophel Colinet, et Bessière Drouillard (conseillers) qui formons le comité administratif de cette association. Permettez que nous ayons une pensée spéciale pour Pierre Dionicar et Isaac Saint-Louis, Zidor Fednel, qui sont toujours prêts à mettre leur génie au profit de notre association. Pourquoi Tabernacle ? Parce que tout simplement nous avons en commun d’être nés et d’avoir grandi spirituellement dans cette église. Mais notre action se situe au-delà de celle-ci i.e. à l’échelle nationale et pourquoi pas mondiale. Toutefois, je mets en garde les plus simples d’esprit contre d’éventuelles velléités d’accusation de prosélytisme, car si nous sommes chrétiens et le revendiquons de la manière la plus ferme et fière, notre socle est l’humanisme. Cela dit, vous m’accorderez que l’humanisme chrétien çà existe ! Il ne s’agit pas de mélanger les ordres, il s’agit d’une philosophie d’ouverture à l’autre et du pluralisme, concepts qui seront élucidés plus tard. Je m’en voudrais somme toute, de ne pas faire un clin d’œil à notre ministre de la culture, madame Dithny Raton qui est, je suis fier de le dire, une fille de Jacmel.

Le Nouvelliste : Quelle est la thématique du concours?

Kensou Jean-Louis : « Comment faire de l’église haïtienne un outil de développement socio-économique et culturel, dans un pays où la pauvreté est la règle, l’aisance l’exception ? » Les participants doivent visiter le site www.AETJ.org pour remplir un formulaire, ce qui nous permettra de les contacter par la suite. Les textes d’un minimum de 5 pages doivent être acheminés à l’adresse suivante : contact@aetj.org . Les trois premiers textes seront respectivement récompensés à hauteur de 1000, 750 et 500 dollars US. Il y aura des primes de consolation pour certains textes au-delà des trois lauréats. Les meilleurs textes seront imprimés et vendus au bénéfice d’une école du département du Sud’est. Les prix seront décernés le 24 juillet à Jacmel lors d’une soirée spéciale pour promouvoir le respect de la différence. Nous avons repoussé la date de remise des textes au dimanche 18 mai ce qui j’espère va ouvrir la porte à d’autres participants. Jacmel sera non seulement à l’honneur au mois de juillet, mais aussi avant-gardiste dans la pensée de la religion en tant que symbole de progrès social. Nous ne voulons plus de cette conception ringarde de l’église vampirisant des fidèles déjà exsangues et qui ne peuvent pas manger à leur faim. Nous rêvons que notre église soit une institution soucieuse du mieux être de ses enfants.

Le Nouvelliste : Qu’est-ce qui vous a incité à lancer ce concours national d’écriture à l’intention des jeunes jacméliens mais aussi à d’autres jeunes du pays?

Kensou Jean-Louis : Il s’agit de redonner le goût de l’écriture et de la belle pensée à nos jeunes, réveiller en eux l’esprit d’effort et de sacrifice, leur montrer qu’écrire est encore une forme supérieure de désir et de plaisir. Je ne parle pas de ces désirs pauvres qui conduisent à des joies médiocres. Je parle de ce que Baudelaire appelle ce « petit plaisir aristocratique » d’être différent. Nietzsche parlait de la « pensée la plus haute de la vie » tandis que Frank Étienne parle d’une « aventure pénétrante et subtile dans l’infinie beauté des paradoxes et des contrastes ». C’est vrai que seule l’écriture nous autorise cette hauteur d’esprit par rapport à la trivialité, ce dualisme i.e. la présence de l’autre en nous qui nous place dans l’infini. Seule l’écriture nous confère la dimension mystique nous permettant d’être « divers et vaste » tout en étant « un ». Voilà pourquoi nous respectons toutes les formes de spiritualité qui en plus d’être une question de foi, sont des valeurs et des façons différentes d’être et d’agir. La soirée du 24 juillet sera pour nous une occasion de le montrer au moyen d’un débat portant sur l’importance du pluralisme religieux dans notre pays. Celui-ci opposera des intellectuels bien connus qui ne manqueront pas de faire valoir leurs vues sur la possibilité d’un respectueux dialogue interreligieux en Haïti. « En ces temps de désenchantement » disait mon maître Max Weber qui faisait comme moi le constat du recul des religions et qui exprimait ce sentiment diffus de la perte de sens et du déclin des valeurs censées participer à l’unité harmonique de notre société, nous avons nous haïtiens, le devoir de rendre possible ce dialogue entre les religions, entre nous: c’est de respect, de la compréhension d’autrui et d’humanisme qu’il s’agit et non d’aliénation ni aucun de ces concepts nauséeux qui pourrissent nos vies. Au demeurant (comprenez mon rictus), j’aime à penser qu’un jour viendra où nous pourrons, pour le progrès d’Haïti, comme le disait si bien la Bible « marcher d’un même pas », protestants, catholiques, vodouisants, athées et j’inclue aussi même les anti-dieu dans cette liste, car souvent certains se disent athées et se bricolent une posture de dissidents par snobisme, tandis qu’ils sont tout simplement anti-Dieu…je parle du Dieu Judéo chrétiens bien entendu.

Le Nouvelliste : Vous avez dit, lors d’une conversation échangée via e-mail, que « le but du concours c’est d »amener tous les croyants (protestants, catholiques etc.) à l’échelle nationale à comprendre qu’il n’y a pas incompatibilité entre la foi et le progrès social. Ce concours vous permettra-t-il d’être à la hauteur de vos espérances?

Kensou Jean-Louis : Vous savez, je préfère être riche et en bonne santé que pauvre et malade. Il serait peut-être temps dans ce pays que l’on commence à détester la misère et toute philosophie misérabiliste qui nous tient en laisse : le choix de la locution est dur, mais je n’en trouve pas mieux. La Bible parle de pauvreté et pas de misère. La pauvreté c’est un idéal, un état d’esprit qui refuse l’autosuffisance et qui porte le croyant à vouloir toujours partager ses richesses. Et c’est de là qu’est né le capitalisme, de cette conception du partage et du réinvestissement des richesses ce qui est garant d’un profit encore plus grand. Les américains appellent cela le fameux « giving back to the community ». Mon père en tant que responsable d’église l’avait compris. C’était un homme extrêmement généreux qui donnait jusqu‘à énerver ma mère. Il avait compris qu’en donnant il s’ouvrait « les écluses des cieux » et garantissait à ses enfants un avenir des meilleurs. Alors oui je le réaffirme, il n’y a pas d’incompatibilité entre foi et progrès. L’essor de l’Occident a d’ailleurs été bâti sur la foi dans le progrès au sein de la théologie chrétienne ; même s’il est vrai, hélas, que cela arrange certains de maintenir l’église dans l’irrationnel et le dogmatisme.

Le Nouvelliste : Vos ressources?

Kensou Jean-Louis : Rires. Elles ne sont pas énormes en ce moment. Mais nous avons de belles promesses d’amis, d’anciens camarades de classe et d’institutions comme Hotel Cap Lamandou de Jacmel, Hotel de la Place de Jacmel, Groupe d’Appui à la Décentralisation en Haïti « Gade Ayiti », Jaclef Plaza Hotel, Intitution Nosshirel Lherisson, eMecanic de Tampa Florida, Ecole Vie de France de Jacmel, Collège Baptiste de Fermathe, Univers Auto Services, Radio Tele Express Continentale. Sachez que pour nous aider il suffit de visiter notre site www.AETJ.org et faire un clic sur « DONATE ». Nous remercions de façon spéciale quelques amis qui ont déjà fait leur don pour ce concours littéraire. Mais sachez qu’avant toute chose nous sommes des hommes de foi. Dieu nous a-t-il pas dit « va avec la force que tu as et délivre »?

Le Nouvelliste : Quelle est votre lecture du milieu littéraire haïtien?

Kensou Jean-Louis :Mon coup de cœur est Lionel Trouillot. J’adore son style et sa pensée souvent iconoclaste. Toutefois, je regrette l’absence de révolte, de querelle et de subversion dans le milieu littéraire haïtien. La révolte et l’insoumission sont un essentialisme visible dans nos moindres faits et gestes. Personnellement, j’aime avoir des adversaires, car ceux-ci sont pour moi autant d’occasions d’énervement, de questionnement et donc, in fine, de pensées. Je trouve que le milieu littéraire haïtien souffre de l’absence de confrontation. Cette mollesse est selon moi la métastase d’une pathologie encore plus inquiétante : le conformisme. Il s’agit là d’une posture faussement consensuelle qui est en réalité une paresse intellectuelle consistant à déléguer à ceux que le poète Ovide appelle à juste titre le « vulgus insipiendum » la fonction de penser, ce qui est une hérésie, un sacrilège bref un péché contre l’esprit. Le refus de la violence et de controverse dans les idées, forme de catharsis quasi inexistante dans notre littérature moderne est au service d’un hédonisme utopique. Mais il trouve son substitut dans la violence dans la rue, car l’écrivain ne jouant plus son rôle de d’étoile polaire, de guide dans la société, le peuple donne alors libre cours à ses passions dévastatrices. Toutefois, je suis allergique à toute pensée fataliste qui limite l’horizon nègre au fait de jouer, de jouir et de se divertir. Il s’agit là d’un symptôme du primitivisme dont certains semblent faire l’apologie. Le christianisme est une religion qui évolue. Tout ce qui est anti-progrès est « stagnant » et le syncrétisme peut être antithétique au progrès. Il nous installe dans l’hybride comme le pensait si bien Cheik Anta Diop, c’est à dire dans l’ambiguïté et la contradiction. Voilà le mal haïtien qui devrait faire l’objet de questionnement et de remise en question. Je crois qu’au bout de 211 ans d’indépendance, il nous faut trouver cette « raie de lumière qui devrait fissurer notre ciel ténébreux » comme le disait si bien Wilson Décembre. Il ne s’agit pas de l’exaltation d’un individualisme postmoderniste datant seulement d’hier. Nous voulons d’une église orientée vers l’avenir, pas d’une religion faisant l’éloge de la supériorité du passé, mais d’une vision éthique compatible avec le progrès, avec le premier principe biblique qui est :« tu mangeras ton pain à la sueur de ton front ».

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